Territoires citadelles, sentinelles et rebelles : trois manières d’agir face au dérèglement climatique
Le changement climatique n’est plus seulement une menace future à laquelle les territoires devraient se préparer. Il transforme déjà leurs conditions d’habitabilité, leurs ressources, leurs activités économiques et parfois leurs modèles de développement. Les territoires de moyenne montagne confrontés à la raréfaction de la neige, les régions agricoles exposées aux sécheresses, les espaces littoraux menacés par la montée des eaux ou encore les territoires soumis à des incendies répétés en constituent des manifestations particulièrement visibles. Diego Landivar souligne ainsi que certains territoires connaissent déjà une transformation profonde des conditions écologiques sur lesquelles reposait jusqu’alors leur développement.
Face à ces bouleversements, tous les territoires ne réagissent pas de la même manière. En prolongeant les travaux d’Emmanuel Bonnet et Diego Landivar sur les organisations confrontées à l’Anthropocène, on peut distinguer trois postures : les territoires citadelles, qui cherchent principalement à préserver leur modèle existant ; les territoires sentinelles, qui prennent acte des transformations et acceptent de reconsidérer leur trajectoire ; et, catégorie que nous proposons d’introduire ici, les **territoires rebelles, qui transforment cette prise de conscience en capacité collective d’action et d’expérimentation.
1. Les territoires citadelles : protéger l’existant
La première posture est celle de la citadelle. Bonnet et Landivar utilisent cette métaphore pour caractériser des organisations qui considèrent les transformations écologiques comme une perturbation extérieure qu’il faudrait contenir afin de préserver aussi longtemps que possible leur fonctionnement existant. Face à la menace, elles cherchent d’abord à devenir plus résistantes, plus robustes ou plus résilientes, sans nécessairement remettre en cause le modèle qui les a rendues vulnérables. ([Novethic][1])
Appliquée aux territoires, la logique de la citadelle consiste donc essentiellement à défendre l’existant.
Une station de ski confrontée à la diminution de l’enneigement peut, par exemple, investir massivement dans la neige artificielle afin de prolonger le modèle économique du « tout-ski ». C’est précisément cet exemple qu’utilise Landivar pour illustrer la différence entre citadelle et sentinelle : la première cherche à maintenir l’activité existante malgré la transformation de ses conditions écologiques.
Le territoire citadelle n’est donc pas nécessairement inactif. Il peut même investir considérablement dans l’adaptation. Mais cette action reste principalement défensive : il s’agit de protéger les infrastructures, les activités économiques et les modes de vie existants.
Sa question centrale pourrait être formulée ainsi :
Comment continuer à fonctionner malgré le changement climatique ?
2. Les territoires sentinelles : comprendre ce qui arrive et accepter de changer
La deuxième posture est celle de la sentinelle.
Bonnet et Landivar empruntent cette notion aux sciences écologiques, climatiques et sanitaires. Une sentinelle est située aux avant-postes : elle perçoit certains changements avant les autres et permet d’identifier des signaux annonçant des transformations plus profondes. Les organisations sentinelles sont ainsi celles qui sont confrontées précocement aux effets de l’Anthropocène et dont l’expérience peut aider les autres organisations à comprendre les transformations à venir.
Mais la sentinelle ne se contente pas d’alerter.
Elle accepte de se laisser « troubler » par les transformations écologiques et de remettre en question ses représentations, sa stratégie et parfois sa raison d’être. Landivar oppose ainsi les organisations qui cherchent à maintenir coûte que coûte l’existant à celles qui reconnaissent que certaines conditions ont définitivement changé et qu’« un autre devenir » doit être imaginé.
Le territoire sentinelle est donc un territoire apprenant. Il observe les transformations, enquête sur ses dépendances écologiques et identifie ce que Bonnet et Landivar proposent métaphoriquement d’appeler sa « neige » : la ressource, l’écosystème ou l’infrastructure dont dépend son développement et qui risque de disparaître ou de devenir inaccessible.
Cette posture peut conduire à des décisions difficiles : abandonner certaines activités, réduire certaines dépendances, renoncer à certaines infrastructures et reconsidérer les trajectoires de développement héritées du passé. Elle rejoint ainsi les travaux sur la redirection écologique, qui interrogent non seulement ce qu’il faudrait développer, mais également ce dont les sociétés doivent apprendre à hériter, à transformer, voire à se séparer (Bonnet, Landivar & Monnin, 2021).
La question du territoire sentinelle devient alors :
Que devons-nous comprendre, abandonner ou transformer pour continuer à habiter ce territoire ?
3. Les territoires rebelles : retrouver une capacité collective d’agir
Nous proposons d’ajouter une troisième figure : celle du territoire rebelle.
Le terme n’est pas utilisé ici au sens d’un territoire systématiquement contestataire ou opposé aux institutions. La rébellion dont il est question est d’abord une rébellion contre la fatalité et l’impuissance.
Un territoire rebelle est un territoire qui considère que, même s’il ne maîtrise pas les transformations climatiques globales, il conserve une capacité d’action sur sa manière de produire, de consommer, de se nourrir, de se déplacer, de prendre soin de ses habitants, d’utiliser ses ressources et d’organiser la coopération entre les acteurs.
Cette troisième catégorie ne s’oppose donc pas au territoire sentinelle. Elle en radicalise la dimension d’action collective.
Le territoire sentinelle nous dit :
« Nous devons comprendre ce qui nous arrive et changer de trajectoire. »
Le territoire rebelle ajoute :
« Nous pouvons commencer ici et maintenant à expérimenter d’autres manières de faire. »
Cette conception trouve plusieurs points d’appui dans la littérature.
Elinor Ostrom a notamment montré l’intérêt d’une gouvernance **polycentrique** des problèmes climatiques : face à un problème global extrêmement complexe, l’action ne doit pas être exclusivement attendue d’un centre de décision unique. Des collectivités, communautés, entreprises, associations et citoyens peuvent engager simultanément des expérimentations à différentes échelles.
Ezio Manzini montre de son côté que l’innovation sociale peut émerger de communautés locales capables de mobiliser leurs ressources et de concevoir elles-mêmes de nouvelles solutions. Le design peut alors jouer un rôle de facilitation : rendre ces initiatives plus faciles à concevoir, à expérimenter, à consolider et à diffuser (Manzini, 2015).
Les travaux et expérimentations du mouvement des Transition Towns, initié notamment par Rob Hopkins, illustrent également cette logique : des communautés locales développent concrètement des réponses concernant l’énergie, l’alimentation, l’économie locale ou les mobilités plutôt que d’attendre qu’une solution générale leur soit fournie.
Le territoire rebelle peut ainsi être défini comme :
Un territoire qui, confronté aux transformations écologiques et sociales, mobilise ses acteurs pour imaginer, expérimenter et instituer collectivement de nouvelles manières d’habiter, de produire et de coopérer, afin d’accroître son autonomie et sa capacité d’adaptation sans attendre que les solutions viennent exclusivement de l’extérieur.
Il ne s’agit plus seulement de résister aux transformations ni même de les comprendre, mais de faire territoire par l’action collective.
4. Du territoire qui subit au territoire qui expérimente
Les trois figures peuvent finalement être distinguées par leur rapport au changement :
La distinction ne doit pas être comprise comme une classification définitive des territoires. Un même territoire peut simultanément présenter des comportements de citadelle dans certains domaines, de sentinelle dans d’autres et devenir rebelle à travers quelques projets particulièrement innovants. Landivar souligne d’ailleurs que des logiques de citadelle et de sentinelle peuvent coexister au sein d’une même organisation.
Il faut plutôt considérer ces trois figures comme des postures permettant d’interroger une trajectoire territoriale
5. Phosphoriales : accompagner les territoires rebelles
C’est principalement dans cette troisième catégorie que se situe l’intervention de **Phosphoriales**.
La méthode ne prétend évidemment pas résoudre directement le changement climatique. Son objet est différent : elle cherche à renforcer la capacité des acteurs d’un territoire à agir ensemble face à des problèmes complexes.
Son point de départ est précisément le refus de considérer les citoyens et les parties prenantes comme de simples destinataires de politiques conçues ailleurs. Les habitants, élus, associations, entreprises, agriculteurs, professionnels et institutions détiennent chacun une partie de l’expérience et des connaissances nécessaires à la compréhension du problème.
La démarche Phosphoriales consiste donc à organiser leur rencontre autour d'un processus progressif :
s’inspirer → comprendre les acteurs et leurs usages → définir le problème → imaginer → prototyper → tester → structurer → analyser les risques → communiquer → construire une gouvernance.
Cette logique est particulièrement adaptée aux territoires rebelles parce qu’elle permet de passer rapidement de la dénonciation ou du diagnostic à l’expérimentation collective
Un territoire peut ainsi décider de travailler sur son autonomie alimentaire et expérimenter une serre maraîchère citoyenne ; rechercher davantage d’autonomie énergétique ; repenser ses mobilités ; imaginer de nouvelles formes de tourisme ; développer de nouveaux services de proximité ; restaurer des communs ; organiser de nouvelles solidarités ou encore inventer des dispositifs de gouvernance associant davantage les habitants.
Le prototype occupe ici une place déterminante. Plutôt que d'attendre de disposer immédiatement d’un grand plan parfaitement maîtrisé, les acteurs peuvent construire une première solution, l’expérimenter à petite échelle, observer ses effets, apprendre de ses erreurs et l’améliorer progressivement.
Cette philosophie rejoint l’idée d’une action climatique conduite à plusieurs niveaux défendue par Ostrom et celle du design diffus développée par Manzini : les transformations ne sont plus uniquement produites par les experts ou les institutions ; elles peuvent également être conçues par les communautés concernées.
Conclusion : la rébellion comme capacité d’espérance concrète
Face au dérèglement climatique, le véritable clivage n’oppose peut-être plus les territoires qui agissent aux territoires qui n’agissent pas. Beaucoup agissent déjà. La question devient plutôt : dans quelle direction orientent-ils leur capacité d’action ?
Les territoires citadelles mobilisent leurs ressources pour préserver l’existant.
Les territoires sentinelles acceptent de regarder les transformations en face et commencent à redéfinir leur trajectoire.
Les territoires rebelles font un pas supplémentaire : ils mobilisent leur intelligence collective pour expérimenter concrètement d’autres futurs possibles
La rébellion territoriale dont il est question ici n’est donc pas d’abord une rébellion contre quelqu’un. C’est une rébellion contre l’idée que les territoires seraient condamnés à subir des transformations décidées ailleurs ou imposées par les événements.
Dans cette perspective, Phosphoriales peut être considérée comme une méthode destinée à aider les territoires à retrouver leur puissance d’agir : comprendre ensemble ce qui leur arrive, imaginer ce qu’ils souhaitent préserver ou transformer, puis concevoir et expérimenter collectivement des réponses adaptées à leur réalité.
On pourrait finalement résumer ces trois postures en trois verbes :
- La citadelle protège.
- La sentinelle comprend et se réoriente.
- La rebelle imagine, expérimente et transforme.
Bonnet, E., & Landivar, D. (2024). « Les organisations sentinelles. Penser le devenir stratégique des organisations dans l’Anthropocène ». Revue française de gestion, 315(2), 125-142. DOI : 10.1684/rfg.2024.12.Lien Cairn C’est la référence académique centrale pour les notions d’organisation sentinelle et d’organisation citadelle. (Cairn.info)
Bonnet, E., Landivar, D., & Monnin, A. (2021). Héritage et fermeture. Une écologie du démantèlement. Paris : Éditions Divergences.
Lien vers l’éditeur Cet ouvrage fonde plus largement la réflexion sur la redirection écologique, les héritages dont nous dépendons et la nécessité de renoncer à certaines activités ou infrastructures devenues insoutenables. (Éditions Divergences)
Lien vers l’éditeur Cet ouvrage fonde plus largement la réflexion sur la redirection écologique, les héritages dont nous dépendons et la nécessité de renoncer à certaines activités ou infrastructures devenues insoutenables. (Éditions Divergences)
Landivar, D. (2024). « Face aux crises : êtes-vous une organisation citadelle ou sentinelle ? », entretien avec Jean-Philippe Denis, Xerfi Canal. Voir l’entretien vidéo
Cette vidéo est particulièrement intéressante pour une publication destinée à un public non exclusivement académique, car Landivar y explique directement les deux postures. (Dailymotion)
Cette vidéo est particulièrement intéressante pour une publication destinée à un public non exclusivement académique, car Landivar y explique directement les deux postures. (Dailymotion)
Fournier, C. (2026). « L’économie ne peut plus se construire sur des actifs qui fondent », entretien avec Diego Landivar, Novethic, 7 août 2026. Lire l’entretie C’est une source très récente et directement pertinente pour votre article : Landivar y explique les territoires de moyenne montagne, la disparition de la neige, la différence entre logique de citadelle et logique de sentinelle et la nécessité, pour les organisations, d’identifier « leur neige », c’est-à-dire les actifs écologiques dont elles dépendent. (Novethic)
Ostrom, E. (2010). « Polycentric systems for coping with collective action and global environmental change ». Global Environmental Change, 20(4), 550-557. Lien vers l’article Ostrom est particulièrement utile pour fonder notre troisième catégorie : elle montre l’intérêt d’actions conduites simultanément à différentes échelles, permettant expérimentation, apprentissage et adaptation, plutôt que d’attendre exclusivement une solution centralisée. (ScienceDirect)
Manzini, E. (2015). Design, When Everybody Designs: An Introduction to Design for Social Innovation. Cambridge, MA : MIT Press.
Lien MIT Press Manzini constitue une référence particulièrement pertinente pour Phosphoriales : il montre comment des citoyens et des communautés peuvent devenir eux-mêmes producteurs de solutions et comment les professionnels du design peuvent faciliter, consolider et diffuser ces initiatives collectives. (MIT Press)
Lien MIT Press Manzini constitue une référence particulièrement pertinente pour Phosphoriales : il montre comment des citoyens et des communautés peuvent devenir eux-mêmes producteurs de solutions et comment les professionnels du design peuvent faciliter, consolider et diffuser ces initiatives collectives. (MIT Press)



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